24/02/2016

Ville de Genève, un art de la Culture du monde à l’envers?

En relisant l’article dans le Temps de Sylvain Besson paru le 26 janvier 2013, (http://www.scoop.it/t/photography-jch/p/3995539617/2013/01/26/l-influence-des-grandes-familles-protestantes-a-geneve-mecenat-philantropie-petrole-art-culture), un article misérable posté hier sur FB par une voix imbibée de références pseudo - sociologiques,  je tenais à apporter des informations plus générales, historiques, hors clichés, concernant le soutien au monde muséal de notre cité que voici : 

     1. L’esprit des Lumières ouvre et crée les Musées. 

Faut-il le rappeler, l’existence des Musées est le fruit d’esprits humanistes, ceci depuis l’Antiquité. Dès la Renaissance puis au temps des Lumières, toutes les familles bourgeoises éprises de culture et d’Histoire telles que les Borghese ou les Farnèse en Italie y ont contribué, Que leur seule religion était  l’amour des œuvres, des chefs d’oeuvre et le partage de leur émerveillement avec leurs concitoyens. 

Que de privées, les collections s’ouvrent progressivement vers le public à partir du xviiie siècle par exemple à Rome, où les Musées du Capitole sont ouverts au grand public en 1734, à Londres avec le British Museum ouvert en 1759, à Florence avec la Galerie des Offices en 1765, à Vienne avec le Palais du Belvédère en 1811, à Madrid avec le Musée du Prado en 1819, à Munich avec l'Alte Pinakothek  et à Genève avec le Musée de Genève – Musée Rath - en 1826, puis l'Altes Museum de Berlin en 1830. Ces quatre derniers musées comptant parmi les premiers à être installés dans un bâtiment spécialement conçu pour cet usage ou avec l'ouverture au grand public : « les œuvres du génie appartiennent à la postérité et doivent sortir du domaine privé pour être livrés à l'admiration publique » écrit Alfred Bruyas, ami et protecteur de Gustave Courbet.

Musée Rath.jpgLe Musée Rath, du nom de son mécène le Général Simon Rath qui légua à ses deux soeurs Jeanne-Françoise et Henriette, une importante somme d'argent « afin de créer quelque chose d'utile à son pays et qui portera son nom ». Construit dans le style antique, il passe dès 1880 dans les mains de la Ville de Genève. Les collections devenues trop volumineuses, on lui créa le nouvel espace en 1910  dans un style  Beaux-Arts à la française, espace fort contesté déjà en ce temps-là Toutes ses collections –  sauf le patrimoine propre et historique - sont issues de la générosité de collectionneurs privés. Le succès populaire des expositions et des musées est le reflet d'une politique d'instruction et de vulgarisation qui marque le dernier quart du xixe siècle.

gropius s.jpgDans une logique de démocratisation culturelle, le concept même de l’architecture du Musée est revisitée par Walter Gropius (1883 - 1969) architectedesigner et urbaniste allemand, époux d’Alma Mahler qui le vénérait comme étant le plus grand génie qu’elle ait eu l’honneur d’aimer – et elle avait de quoi pouvoir jauger -  fondateur du Bauhaus. Entouré  notamment de Kandinsky et de Paul Klee, il dessine en 1942 un « projet de Musée pour une petite ville ». Il imagine alors supprimer les cloisons pour « abattre la barrière qui sépare l'œuvre d'art de la collectivité vivante ». En 1978, l'architecte I.M. Pei construit la nouvelle aile de la National Gallery de Washington. Formée de deux blocs triangulaires organisés autour d'une cour centrale, elle abrite des salles d'exposition et un centre d'étude des arts visuels. On y voit déjà le motif de la pyramide utilisée comme puits de lumière que l'on retrouvera au Louvre.

aigle is.jpgPendant ce temps, l’Histoire  à Genève s’arrête pour certains licenciés de l’art en 1910 sur un Musée ringard, fermé sur cour,  replié sur le passé tandis que le Monde muséal évolue en Europe depuis 1942…

Ceci pour le contenant. Et maintenant pour le contenu. 

     2. Du pacte d’amour entre le Commerce et la Culture

Une grande tradition lie historiquement une entreprise heureuse à de belles collections. Un entrepreneur prospère devient naturellement un collectionneur avisé, tant il est vrai  qu’il existe depuis des décennies un pacte d’amour entre le Commerce et la Culture Et la passion des objets faisant les rencontres et les mariages heureux, le goût se cultive et se partage d’abord en famille avant que de se transmettre à la collectivité. En voici quelques  exemples :

Avant Bâle, le modèle de Winterthur :

Oskar Reinhart (1885-1965),  père de la Fondation qui porte son nom, était l'un des collectionneurs d'art les plus importants de Suisse et le descendant d'une dynastie de commerçants de Winterthur. Son père, Theodor Reinhart (1849–1919), initia avec succès le commerce entre l'Inde et l'Europe.

Baur 2007-chinese-snuff-bottles.jpg

A Genève, Alfred Baur, père des collections qui portent son nom,  né en 1865 à Andelfingen (ZH) est envoyé après un apprentissage à Winterthur à Colombo (Ceylan) où il fonde  sa propre entreprise d’engrais organiques. En 1906, M. Baur revient en Suisse et choisit de s’installer à Genève, ville de son épouse Eugénie Baur-Duret. Son retour  marque  le début de son activité de collectionneur d’objets d'art japonais (céramiques, laques, netsuke et ornements de sabre) et chinois (jades). Parallèlement il développe le commerce du thé.

 

En Allemagne aussi

Helene_Müller_and_Anton_Kröller.jpgHélène Kröller, amoureuse des belles choses, épouse Anton Kröller, homme d’affaires hollandais. Ensemble,  entre 1907 et 1922, ils acquirent plus de 11 500 objets d'art. A part l'art ancien, la collection Müller- Kröller  devient célèbre en se tournant  vers l'art moderne,  qui en fera  l'une des toutes premières véritables collections d'art moderne au monde. Légué en 1935 à l’Etat néerlandais, la maison devenue Musée Kröller-Müller dispose aujourd’hui notamment de la deuxième collection mondiale de tableaux de Vincent van Gogh ( après celle du musée Van Gogh d'Amsterdam) avec 180 dessins et 91 toiles  D'autres artistes majeurs sont aussi représentés comme Georges Seurat avec la plus importante collection au monde (hors esquisses), Georges BraquePicasso, Wassily KandinskyFernand Léger, etc. Le musée possède également une importante galerie de sculpture moderne (Auguste RodinUmberto BoccioniJean DubuffetLucio Fontana, etc.). Un couple de passionnés pour des visiteurs enchantés…

aigle is.jpgPendant ce temps à Genève, on entend dire par certains qui le pratiquent à titre privé, que la collectivité eut dû alors s’improviser collectionneuse d’art, la belle affaire ! Rien jamais de semblable n’a été pensé pour le Musée de Genève.  C’est cela aussi la démocratie directe : partager le goût de ses habitants, leurs passions, accueillir, conserver et exposer leurs collections dans notre Musée d’Art public.

  1. Des moyens de nos ambitions : Une étude européenne.

Forte de ces parcours riches et enrichissants, l’OCDE a mené en 2011 une étude qui  s’applique à démontrer la nécessité de promouvoir l’investissement dans la Culture. Des organismes tels que  l’ABSA  Association pour le mécénat artistique des entreprises et le CEREC Comité européen pour le rapprochement de l’économie et de la culture s’y emploient.

Le constat étant que la plupart des pays européens atteignent aujourd’hui leurs limites budgétaires et devraient dès lors, tout particulièrement au vu de la récente crise économique, montrer une intention de plus en plus ferme d’expérimenter des systèmes d’aide privée à la Culture. L’OCDE encourage la promotion de l’aide privée dans la Culture

Quelques exemples concrets :

Le Royaume-Uni et les Pays-Bas  disposent des mécanismes  les plus avancés pour stimuler l’investissement privé dans la Culture. Au Pays Bas,  par exemple, les dons périodiques aux institutions et associations culturelles comptant au moins 25 membres et jouissant d’une pleine capacité juridique sont fiscalement déductibles à 100 %.

Ecosse is.jpgLe gouvernement écossais de son côté finance un programme appelé New Arts Sponsorships Grants, administré par A&B Scotland et Creative Scotland. Les organisations artistiques qui bénéficient d’un sponsoring d’entreprise admissible, en nature ou en espèces, reçoivent une livre sterling des fonds publics pour chaque livre sterling sponsorisée.

De quoi rêver…

L’UE préconise en outre un soutien aux forums d’arts et d’entreprises au titre de médiateurs entre les arts, les entreprises et les législateurs.


Genève écusson  603px-Coat_of_Arms_of_Geneva.svg.pngPendant ce temps en Ville de Genève,  l’on finance sans compter avec de l’argent public les établissements alternatifs, on veut  faire du neuf, mais on oublie le bâti, devenu  patrimoine pourri, on collectionne les chantiers ratés, les occasions manquées, les idées figées... mais on veut  du social, des crèches, de la verdure, une ville propre, une ville vivante soit, mais ne marchons-nous pas  sur la tête ? 

Car, en lisant attentivement les premières pages du 11e PFI 2016 - 2024, éditées le 15 août 2015, selon ses propres propos, je cite:  le Conseil administratif accorde une importance particulière à la gestion des investissements et à l’évolution potentielle de la dette. Il a décidé de garder pour le 34ème budget financier quadriennal 2016-19 (BFQ) la limite annuelle d’investissement à 130 millions de francs nets. Ce PFI démontre à nouveau que les projets déjà engagés sont nombreux et, à court terme, la marge de manœuvre pour en introduire de nouveaux est ténue. Actuellement, des ressources financières importantes sont prévues dans les domaines de la culture, du logement, de l’aménagement ainsi que pour les équipements scolaires.

La Culture à elle seule accapare 47% des investissements dès 2017 et il n'y a pas que la Culture...


Revenons donc à la raison:

MAH logo.pngLe pari de Genève, c’est d’apprendre à relever ses défis avec les autres, de partager ses Musées et toute sa Culture avec les privés, de renvoyer les alternatifs à leurs alternances (voir la Fondation l’Abri), d’applaudir le travail immense des fondations et des particuliers qui, seuls ou en associations, viennent en appui à la collectivité aussi dans l’Humanitaire et le social. Sans eux, Genève ne pourrait rester « Cette colline sur l’Europe », elle en perdrait son souffle, donc son esprit. A
vec 67 millions offerts pour le MAH par des amoureux de la Culture, nous ouvrons la Cité vers l’avenir, tout en ne négligeant pas nos priorités sur les domaines de la propreté, de la sécurité, du bien-être de nos concitoyens. Sans eux, et c'est toute une Histoire, nous ne serions plus nous.  

Votons donc un OUI déterminé au nouveau  Musée pour Genève le 28 février!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13:33 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

Commentaires

Tres bon texte et tellement vrai mais malheureusement les partisans du oui n'ont pas assez mis en avant des arguments tres importants et c'est bien dommage,a savoir que:

1) la collection mise a disposition par M. Gandur en cas de oui est unique et ferait rayonner Geneve dans toute l'Europe et le monde.

2) des musees francais se present deja au portillon pour obtenir cette collection et ont deja promis a M. Gandur de lui construire un musee.

3) en cas de non cette collection ira ailleurs comme ce fut deja le cas avec la collection Thissen partie en Espagne car les autorites suisses avaient refuse de lui mettre un muse a disposition ....

les autres pays eux sont plus intelligents et savent voir tous les avantages qui vont de paire avec de telles collections, mais chez nous eh bien non, on ne voit rien venir.

De plus je trouve absolument scandaleux que seuls les genevois vivant en ville puissent se prononcer quand ce musee est celui de TOUS les genevois pas seulement des citadins.

Quand je pense que pour la Nouvelle Comedie les electeurs n'ont pas pu se prononcer et que ces depenses ont ete acceptees alors qu'elles etaient beaucoup moins urgentes que celles necessaires a la renovation du MAH, et de loin.

La campagne mensongere des opposants aura surement fait son oeuvre.

S'il s'agissait de debloquer des millions pour je ne sais quelle association alternative de pseudo-artistes drogues et alcoolises, il n'y aurait pas de problemes, mais dans ce cas c'est de VRAIE culture dont on parle alors vous verrez on va voter un grand non, histoire de continuer nos Genfereien.

Écrit par : l'Archange | 24/02/2016

Malheureusemnt, comme je m'y attendais les Genevois ont refusé la rénovation du MAH à cause de la campagne mensongère de ses adversaires mais aussi ET SURTOUT à cause de la très mauvaise campagne faite par ceux qui la défendait.

En lisant l'article suivant de la TdG je me suis rendu compte à quel point les gens avaient mal été informés:

http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/musee-personnel-visiteurs-livrent-reactions-passionnees/story/18417734

Dans cette article un personne dit: "«J’ai voté non, car le projet est trop cher pour des collections qui n’ont pas une portée internationale importante»

et une autre ajoute:

«Je suis satisfait! Mais c’est vrai que le bâtiment mérite une rénovation. Les façades du musée sont une honte!» «Il faut rénover, sans plus. Mais surtout, il faut travailler la qualité des expositions, qui ne font pas le poids comparé à celles que l’on peut voir à Londres ou à Paris.»

De toute évidence ces deux personnes ne se rendent pas compte que grâce à la collection Gandur les collections du MAH auraient ENFIN eu "une portée internationale importante" et que le musée aurait pu organiser des expositions qui "auraient fait le poids comparées à celles que l’on peut voir à Londres ou à Paris."

C'est donc en refusant ce projet comme ils l'ont fait que ce qui leur tient à coeur, à savoir le rayonnement international du MAH ne se produira pas!!

Amusant non? Ou plutôt bien triste de voir à quel point ces personnes n'ont rien compris du tout.

Et ça c'est surtout de la faute des initiants CAR ils n'ont presque JAMAIS parlé de l'apport exceptionnel qu'aurait constitué la colleciton Gandur. Il fallait faire des affiches qui le mentionnaient clairement, mais non rien de rien! Je voyais tout ça venir mais ne pouvais que faire le poing dans la poche!

Bref comme si souvent en Suisse, on va voir une collection exceptionnelle partir ailleurs ... les autres pays eux ne sont pas aussi stupides: L'Espagne a ouvert tout grands les bras à la magnifique collection Thissen à laquelle on avait refusé de trouver un musée, et rebelotte avec la collection Gandur!

J'en pleure encore!

PS: J'aurais beaucoup aimé poster ce message après l'article en question dans la Tribune mais des problèmes de connection m'empêchent de le faire. Si qqn pouvait le faire pour moi je lui en serais très reconnaissant! Merci

Écrit par : L'Archange | 29/02/2016

Vous avez parfaitement compris.
La campagne du OUI avait de la classe et une sorte de retenue parce que les supporters du projet savent ce qu'ils valent.
La campagne du non était lâche, méchante et ridicule. Les gens se laissent prendre en hurlant avec les loups. Ils ont voté pour un petit bistrot sur cour au lieu que pour un Musée. Et désormais fini l'idée même de collections internationales car sans les privés, nous n'en avons comme vous le relevez si justement pas les moyens...

Écrit par : Florence KB | 29/02/2016

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