• LAICITE versus GENEVE

    Toute liberté s’arrête là où commence celle de l’autre…

    C’est ainsi que l’on pourrait résumer de manière simple le consensus obtenu après de longs mois de travail et de discussions du parlement autour de la nouvelle Loi sur la Laïcité de l’Etat - dite LLE - destinée à mettre en application  l’article sur ce sujet tel que sorti des travaux de la Constituante en 2013. Tout y paraît relever du bon sens, qui plus est résultat d’ un compromis bien helvétique « au-dessus des clivages politiques » entre élus raisonnables, modernes, capables de débats constructifs. Dans la forme comme dans l’esprit, nous devrions sincèrement et sans réserve pouvoir nous réjouir du vote du Grand Conseil.

    C’est sans compter la rage de quelques extrémistes perdants, dont le besoin d’exister et de faire parler d’eux est proprement sidérant.

    A ceux-ci j’aimerais rappeler cela :

    L’histoire de Genève n’est pas une histoire religieuse, c’est une aventure spirituelle qui remonte à la fin de l’obscurantisme avec la Réforme de Calvin, se poursuit au siècle des Lumières autour de Rousseau et aboutit avec Dunant au Prix Nobel de la Paix. Ces trois genevois sont des symboles de notre histoire, davantage par les valeurs qu’ils incarnent que par leurs personnes.  Ce qu’on appelle communément « l’Esprit de Genève ».

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    L’Esprit de Genève, ce n’est ni un habit, ni une coiffure, ni un médaillon, pas même un écusson. C’est quelque chose d’invisible et d’insaisissable, reconnaissable à travers son histoire, aux personnes qui l'ont faite. Et s’il est vrai que cet insaisissable semble nous parler tout particulièrement le soir de l’Escalade, lorsque nous nous réunissons pour le feu de joie devant la cathédrale, ce n’est point parce que ce bâtiment serait « religieux », c’est parce qu’il est avant tout un symbole culturel, qu’il se situe sur une colline au-dessus de la ville, au-dessus de la mêlée, et, en particulier parce que son architecture affiche une étrangeté,  aujourd’hui devenue verte de par la rouille pour avoir été conçue non inflammable suite à de nombeux incendies au Moyen Age, à savoir cette flèche  à laquelle nous sommes curieusement bien plus attachés qu’à tout le reste du bâtiment, un peu comme les parisiens à leur Tour Eiffel. Pourquoi ? Tout simplement parce cette flèche verte concentre à elle seule ce qui fait Genève et son esprit, ce goût de l’envol et des hauteurs ! Ainsi le jet d’eau, autre image d’envol et de liberté…

    Or cet insaisissable, par lequel nous nous sentons genevois, mis à part ses symboles - arrivés fortuitement au cours du temps - n’est pas coutumier d’extériorisation. Notre ADN est avant tout faite d’intériorisation: Pas de carnaval, pas d’amusements, quasi pas de vie nocturne, bientôt plus de fêtes de Genève… ici c’est Genève, comme dirait un collègue. Un genevois se reconnaît à ce  qu’il n'extériorise pas ou aussi peu que possible ses convictions ou ses origines. Non qu’il n’en soit pas capable, mais c’est son choix.  Genevois ?  Oui, je - tu - ne le vois pas.

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    Celui qui affiche une médaille huguenote est français, d’origine méridionale,  celui qui porte une croix, d’origine latine, une main de Fatima au cou affiche l’Afrique du Nord, et celui qui exhibe sa Patek ou sa Rolex est à l’évidence un étranger ! Ici c’est la discrétion, la pudeur,  la mode retenue voire sévère bien que sans intolérance, sauf à tout exhibitionnisme ; un mot qui, pour un/e genevois/e, commence au premier signe repérable de volonté « d’apparaître ».  A Genève, pour être proches, amis, collègues, vivre longtemps en parfaite harmonie, ne dévoilez ni vos appartenances, ni vos origines, ni vos histoires de famille, pas même vos convictions politiques. Osons le dire et revendiquer sa liberté d’exister à un certain habitus genevois.

    Dans ce contexte,  les revendications de certains ou plus exactement de certaines vis-à-vis de la nouvelle LLE, et les débats outranciers qui l’entourent, créent il faut l’avouer un certain malaise pour ne pas dire un malaise certain. Le malaise, pour le résumer, tient à ce qu’ils/elles ne saisissent pas que leur liberté de s’afficher, ou d’afficher certaines – car il n’y a en définitive qu’elles qui se plaignent de cette loi -  dans une tenue décidée et convenue par des Etats attachés à l’obscurantisme, à la soumission et à la guerre, que par ailleurs elles ont quitté, suppose le respect de notre liberté historique  d’affranchissement de toutes les formes de contrainte, quelles qu’elles soient, et en particulier celle de devoir paraître ou apparaître sous une étiquette  sociétale ou culturelle! Nous sommes citoyen/nes genevois/es de par son Esprit. Ceci n’exclut d’aucune manière le mélange des races, que nous aimons, car c’est la couleur de la vie, la variété des chevelures et des coiffures car c’est la fantaisie de la vie, le côtoiement de toutes les modes, car elles nous font vibrer à l’air du temps. Le temps d’un échange libre, non conventionné, simple et naturel, c’est la vie à Genève.

    Laïcité affiche49710226_10158541869078312_3527800710034882560_n.jpgToutefois, au-delà des couleurs de la vie, il est un héritage culturel qui nous amène à porter haut et loin un nom qui concentre à lui seul aux yeux du monde entier les valeurs de Libération, de Lumière et de Paix, cela a un prix. Ce prix, c’est la retenue, c’est la culture de l’introversion, de l‘introspection, de la réflexion, du savoir-faire, de la bienveillance discrète, voire anonyme, du savoir taire, la culture de l’être plutôt que du paraître. Pour tous et devant tous.

    En revanche, rappelons que, s’agissant du dialogue et des pratiques interreligieuses, Genève est à l’avant-garde au plan international depuis près de 40 ans, l’Eglise Protestante de Genève ayant fait de l’ouverture aux autres l’une de ses priorités. Avec la LLE, c’est l’Esprit de Genève qui s’exprime ! Une loi originale portée par un esprit. Un esprit qui combat depuis toujours les cloisonnements, un esprit qui de par sa nature ne peut être que laïc car réfractaire à tout enfermement religieux  - ce que Calvin avait d’abord voulu contester mais avec lequel il a dû s’accommoder car l’Esprit de Genève avait été plus fort ! - et qui, à travers lui, fait de notre République et Canton une référence de la grande aventure spirituelle de l’Histoire de l’Humanité. Toute liberté s’arrête là où commence celle de l’autre, l’autre étant l’Esprit de Genève. Voter  la loi sur la Laïcité, c’est voter pour que Genève reste Genève !